L’intelligence artificielle peut s’avérer un outil performant pour les professionnels de la santé mentale, mais elle est aussi susceptible de compromettre la santé mentale des jeunes. Les psychiatres appellent donc à mettre en place des garde-fous. Clara Chappaz, Allison Fine Mishkin et Raphaël Gaillard se sont attaqué à cette problématique lors d’une conférence organisée le 9 juin à l’occasion du congrès international d’addictologie Albatros 2026.
Comme il a été rappelé en introduction à la conférence, l’enquête européenne « IA conversationnelle et santé mentale des jeunes » de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) indique que 86 % des jeunes Français utilisent une IA conversationnelle et que 48 % l’utilisent pour parler de sujets personnels ou intimes. Constatant que l’IA occupe désormais « une place centrale dans la vie de tous, y compris celle des plus jeunes », Clara Chappaz, ambassadrice du numérique et de l’intelligence artificielle pour la France, pense qu’elle doit désormais être traitée comme une question pleinement politique. « Les technologies ne sont plus seulement des sujets techniques, elles sont devenues des sujets profondément politiques », a-t-elle notamment déclaré. À cette fin, la France, explique-t-elle, cherche à faire entendre sa voix dans les instances internationales, du G7 à l’OCDE en passant par l’ONU, afin de poser des principes communs. Il s’agit de ne pas se faire déborder par des effets nocifs de l’IA, et de ne pas réagir trop tardivement, comme ce fut le cas par exemple pour les réseaux sociaux.
Détecter les signaux faibles
Une fois encadrée, l’IA reste un outil performant, y compris pour les professionnels de la santé mentale, a abondé le Dr Raphaël Gaillard, psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. La psychiatrie, serait, pour l’IA, « un terrain d’application privilégié. Car le diagnostic repose souvent sur l’agrégation de signaux faibles, captés parfois dès les premières secondes d’une consultation. Regrouper des signaux faibles, l’IA sait très bien le faire », résume-t-il. À ses yeux, cette capacité pourrait contribuer demain à rendre le diagnostic psychiatrique plus objectif, en complément des critères cliniques existants. Toutefois, a-t-il ajouté, rejoignant les préoccupations de Clara Chappaz, il est indispensable de prévoir des « garde-fous » afin que les chatbots puissent alerter ou orienter vers un professionnel lorsqu’une situation l’exige. L’IA pourrait ainsi devenir un outil d’appui au diagnostic et au suivi des maladies psychiatriques chroniques, sans se substituer au soin humain.
Définir les comportements attendus
Allison Fine Mishkin, responsable du développement de l’enfant chez OpenAI, a rejoint les préoccupations de Clara Chappaz et Raphaël Gaillard, en ce qui concerne l’encadrement de l’IA. Ainsi, a-t-elle développé, OpenAI n’autorise pas l’usage de ses produits aux moins de 13 ans. Mais cette règle est souvent transgressée. Selon certaines recherches aux États-Unis, cite-t-elle, environ la moitié des filles de moins de 13 ans se tournent déjà vers des chatbots lorsqu’elles se sentent tristes ou anxieuses.
« Il faut aussi se demander ce qui se passe dans la vie de ces jeunes lorsqu’elles ne disposent pas des ressources nécessaires pour se tourner vers un parent, un ami ou un autre adulte de confiance », a-t-elle souligné. Face à cet état de fait, OpenAI s’entoure d’une armada de médecins, psychiatres, psychologues, cliniciens et spécialistes du développement de l’enfant, pour examiner les réponses des IA aux questionnements enfantins, et définir les comportements attendus, notamment face aux questions de santé mentale. « Il ne suffit pas de dire qu’un outil est sûr et de le mettre entre les mains des jeunes », a insisté Allison Fine Mishkin. Il faut aussi définir les effets positifs que l’on cherche à produire.
Attachement émotionnel rare
Allison Fine Mishkin a également présenté des travaux menés par OpenAI, notamment l’analyse de 40 millions d’interactions avec ChatGPT et un essai contrôlé randomisé. Quatre résultats ressortent : l’attachement émotionnel aux chatbots semble rare ; les conversations très affectives restent minoritaires même chez les utilisateurs intensifs ; la modalité d’usage, voix ou texte, influence les comportements ; enfin, les personnes qui demandent des conseils personnels ne sont pas forcément les plus dépendantes émotionnellement au modèle.
Ces conclusions ne conduisent pas OpenAI à minimiser les risques, mais à défendre une démarche de recherche continue. « Il est essentiel de collaborer avec la communauté académique et de nous imposer des standards élevés de validation et de mise en œuvre », a déclaré Allison Fine Mishkin, en soulignant aussi l’importance des usages éducatifs, très présents chez les jeunes.
Raphaël Gaillard a, pour sa part, rappelé que les IA comportent néanmoins une part sombre, inexplorée. Il s’interroge sur la puissance relationnelle de ces outils, capables d’offrir une écoute permanente, sans jugement apparent, et entièrement centrée sur l’utilisateur. Certains patients, dit-il, confient désormais davantage de choses à une IA qu’à leur thérapeute. Le psychiatre rapporte avoir lu jusqu’à 140 pages d’échanges entre un patient et une IA, frappé par « le niveau d’intimité » produit par cette relation.
Intolérance aux relations humaines ?
Son inquiétude dépasse la seule dépendance : si l’IA devient plus disponible, plus fluide et moins frustrante que les relations humaines, elle pourrait réduire la tolérance aux désaccords, aux lenteurs et aux frictions ordinaires de la vie sociale. « Face à une interaction aussi puissante, disponible en continu, ne risque-t-on pas de perdre la patience nécessaire aux relations humaines ? », a-t-il demandé. Pour lui, l’IA pourrait devenir un outil de « désensibilisation » aux relations réelles si elle dispense l’utilisateur de composer avec une volonté autre que la sienne.
Flagornerie
La question de la « flagornerie » des chatbots – leur tendance à aller dans le sens de l’utilisateur – concentre aussi les inquiétudes. Clara Chappaz y voit un enjeu particulier pour les adolescents, qui ont besoin de confrontation et de limites pour se construire. « Nous n’avons pas encore de certitude sur les effets sycophantes, mais nous savons que les signaux que nous percevons doivent être pris très au sérieux dès aujourd’hui », a-t-elle averti.
Finalement, un consensus se dessine : l’IA ne doit être ni rejetée ni adoptée sans réserve. Elle peut ouvrir des perspectives majeures pour la psychiatrie, l’éducation et l’accès au savoir, mais seulement si ses effets sur les personnes vulnérables sont étudiés et encadrés. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre encore quinze ans », a résumé Clara Chappaz, en référence au retard pris face aux effets des réseaux sociaux.
Santé mentale et IA : chance ou danger ?
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